Début 2018, on m’a beaucoup envoyé « Les passantes » ce clip fou, esthétique, poétique, qui correspondait beaucoup à Point de Vulve selon mes proches. Ce clip, j’en ai parlé ici. Et puis, j’ai couru après Charlotte Abramow, la réalisatrice, pour l’entendre. Et dieu qu’elle a des choses à dire… La persévérance a ses raisons. Entre temps, elle s’est occupée de l’image puis d’un clip d’Angèle, de Claire Laffut (sa muse), a signé une série sur le clitoris, bref il fallait que j’en sache plus. Charlotte Abramow a un style reconnaissable au premier coup d’oeil, et n’a même pas vingt-cinq ans. Pour moi, c’est du génie, son parcours en témoigne dans ces lignes. Je la remercie d’avoir été si généreuse dans ses réponses. Elle fait avancer les choses, elle est déjà si grande. Faire passer des messages à travers différents médiums, avec tant de finesse, c’est purement fascinant. Rencontre.

  • Peux-tu nous dire déjà qui es-tu, d’où tu viens, où as-tu grandi, comment, quel parcours tu as fait ?

Je m’appelle Charlotte Abramow, j’ai 24 ans, je suis Belge. Je suis née à Bruxelles et j’ai grandi dans ses alentours, puis quand j’avais 8 ans mes parents et moi avons déménagé à Belle-Île en Mer. J’y suis restée jusqu’à mes 13 ans et ces années ont été très importantes et très inspirantes pour moi ! Je suis ensuite revenue en Belgique et c’est à cette période que j’ai commencé la photographie. À 15 ans, je commençais à organiser des shootings avec des amies et des filles qui m’inspiraient, puis à 16 ans, j’ai eu la chance de faire la rencontre du grand Paolo Roversi lors d’un stage aux Rencontres d’Arles. Cette rencontre m’a vraiment boostée et persuadée de faire de ma passion mon métier. À partir de mes 17 ans, j’ai commencé à travailler en Belgique en parallèle de la fin de mon lycée. J’ai beaucoup aimé m’entraîner seule et me chercher, mais j’ai vite ressenti le besoin d’aller au step d’au-dessus et j’ai décidé d’étudier à Gobelins, L’École de l’Image à Paris. Il fallait un BAC +2 à l’époque, et je me demandais bien ce que j’allais faire pendant 2 ans après le lycée alors que je n’avais qu’une envie, commencer tout de suite. J’ai débuté des études d’Histoire de l’Art à l’ULB mais la fac était un système qui ne me convenait vraiment pas et j’ai vite abandonné… J’ai alors tenté le tout pour le tout et j’ai présenté un dossier de dérogation aux Gobelins et ça a marché ! J’ai pu passer les examens puis j’ai été admise en septembre 2013. J’ai donc déménagé à Paris ! En 2014, j’ai remporté le Prix Picto de la Jeune Photographie de Mode. J’ai été diplômée des Gobelins en juin 2015 et j’ai ensuite pu exposer de manière éphémère un de mes projets « The Real Boobs » sur la diveristé des seins, lors de la Nuit de l’Année des Rencontres d’Arles. Depuis, j’ai enchaîné projets personnels et collaborations avec des artistes comme Angèle avec qui je me suis lancée dans la réalisation de clips. Aujourd’hui, je travaille sur mon premier livre !

« The real boobs » 2014, Paris
  • En 2015, ton projet « Bleu » expérimente la relation entre le corps et le genre. Peux-tu nous en dire un peu plus ? Comment as-tu travaillé ? Comment as-tu interrogé le rapport à la sexualisation des corps féminins à travers cette série. Où l’as-tu présenté ?
« Bleu », featured in Exhibition magazine, 2015

L’idée de base était vraiment l’expérimentation, d’aller dans la recherche de la couleur et de la forme, d’un corps abstrait. Les inspirations premières étaient les Anthropométries d’Yves Klein, pour le rapport entre le corps et la peinture, et les Bleus de Mirò, pour l’abstraction pure, la création de balbutiements de formes comme le téton rouge qui devient un paysage sur une colline bleue. Nous avons réalisé cette série avec Ophélie Secq, mon acolyte et maquilleuse depuis mes débuts. Ophélie est la modèle, et son crâne rasé interrogeait un peu la question de la féminité même si cette coiffure est aujourd’hui, plus présente dans l’espace public. On a voulu jouer avec l’idée des corps féminins qu’on a tendance à beaucoup voir sexualisés, sexys, pour montrer ici quelque chose de plus improbable, presque sans genre. L’individu sans chevelure sort alors de son appartenance sexuée et genrée, voire, de son appartenance humaine et le corps devient à la fois matière, toile, pinceau, peinture, paysage. Dans la lignée de mes projets « Equilibre Instable », « The Real Boobs », « Claudette », « Les Enveloppes », j’aime poser un regard ludique et curieux sur l’improbabilité et la nature du corps. Cette série a été mise en avant par Exhibition Magazine sur Internet.

« Bleu », featured in Exhibition magazine, 2015
  • Comment as-tu rencontré tes deux acolytes, Angèle et Claire Laffut ? Pourquoi elles t’inspirent ?

J’ai rencontré Claire Laffut sur Facebook en 2010 et son visage m’a fait un effet électrique, j’ai  été fascinée par l’aura qu’elle dégage. Elle avait 15 ans et moi 16, et nous avons fait beaucoup de photos ensemble en Belgique. Je crois que j’étais une des premières à la photographier, elle était ma « muse » et je projetais sur elle autant de personnages différents qui étaient une manière pour moi de me chercher en photographie tout en cherchant comment je pouvais représenter cette mystérieuse Claire. C’est au fur et à mesure que notre amitié est née et s’est construite, jusqu’au point décisif de mon départ à Paris, où Claire m’a suivie dans la foulée. On avait cette envie de découvrir, de grandir, de s’exprimer et de créer. Claire a beaucoup développé sa peinture et son art m’a inspiré un projet que nous menons ensemble sur le couple naissant, une vision de l’amour où nous mêlons ses peintures et mes images. Aujourd’hui, je ne la photographie plus exactement comme avant car je la connais intimement et je ne peux plus projeter des personnages sur elle : c’est elle directement, sa personne, sa sensibilité qui m’inspirent en tant que Claire. Je pense que je la photographierais encore longtemps car c’est une fille magique, sensible, poétique, spontanée et qui se laisse vivre. En plus d’être physiquement envoûtante, de part ses traits, sa voix, sa façon de s’exprimer.

Claire Laffut dans le clip « Les passantes », 2018

Pour Angèle, c’est une toute autre histoire, car même si nous nous connaissions de nom en Belgique et qu’on a des amis en commun, on s’est rencontrées la première fois la veille de notre premier shooting à Paris, en janvier 2017. C’est donc finalement, une rencontre assez récente, mais où là aussi les choses se sont connectées vite sans se poser de question. Je l’avais retrouvée par hasard sur Instagram en 2016, et je m’étais dit que c’était cool, cette énergie qu’elle avait, cet humour, sa voix, cette originalité rien que dans des covers, la façon qu’elle a de désamorçer sa manière de se mettre en scène. J’ai suivi direct le compte et c’est sa co-manageuse, Sylvie Farr qui m’a d’emblée contactée pour m’occuper des premières images du projet. Ce que j’adore chez Angèle, c’est son naturel, son sens de l’humour et de l’autodérision, sa simplicité, sa voix, sa douceur. Elle est sans filtre, et sous ses airs rigolos, c’est aussi une fille très sensible, parfois mélancolique. Nous avons pas mal de points en commun et cette familiarité permet une création qui coule facilement, dans la confiance et l’excitation.

Angèle par Charlotte Abramow, 2017-2018
  • Je suis tombée sur « Find your clitoris » sur instagram et autant te dire que vu le nom de mon site, j’ai adoré ton focus sur ce point. D’où t’es venue l’envie de faire cette série ? Comment as-tu travaillé ? Cette série est-elle dédiée à instagram ? 

Cela faisait déjà 2 ans que je voulais réaliser une série en rapport avec la sexualité féminine mais que je voulais me laisser le temps de mûrir ces idées pour savoir par quoi et comment représenter cette thématique. C’était initialement parti de ce paradoxe de la timidité et de l’envie, finalement quelque part un double standard sous-jacent que subissent pas mal de filles au début ou tout au long de leur sexualité. C’est quand je me suis rendue compte de la méconnaissance, du tabou du plaisir sexuel féminin que je me suis dit que je devais axer cette série plus précisément autour du clitoris, le fameux. Car le plaisir féminin est souvent passé au second plan ou dérangeant, on sait pas quoi en faire, on préfère pas en parler. J’ai lu plusieurs articles ainsi que « Le Clitoris, c’est la vie » de Julie Azan. Comment ça se fait qu’on voit des pénis dessinés partout en guise de blagues sur les bancs des écoles, mais aucune vulve ? C’est simple, c’est parce que tout le monde galère à la dessiner, ou une partie ne sait tout simplement comment le faire. Cela paraît insignifiant mais pourtant cela participe à la grande mise sous silence du plaisir des femmes. Ce n’est que l’année dernière, en 2017, qu’apparaît en France un croquis correct du clitoris dans les manuels scolaires.

« Find your clitoris » 2018

Heureusement, il y a un mouvement qui se crée et des choses comme OMGYes.com qui parlent du sujet.
Ça n’était pas un exercice facile pour moi qui ai l’habitude de désexualiser un peu les femmes, bien que j’aime toutes les femmes, les sexys et les pas sexys. Là, je devais montrer une femme sexualisée mais pour elle-même, pour son plaisir, par son choix. J’ai voulu également rendre cette série érotique pour les femmes, qu’elle ait quelque chose d’excitant à regarder, dans la transmission de sensations. Je constatais que l’imagerie qui évoque le plaisir des femmes était un terrain encore à explorer et j’ai voulu l’illustrer à ma manière. Comme un monde visuel autour du plaisir, de l’orgasme, du sexe féminin, entre images abstraites et images concrètes de cette fille dans sa bulle solitaire de plaisir. Car la masturbation, c’est bon pour le moral.
La série a été publiée dans un magazine italien, Lampoon. Comme pour mes autres projets, je me laisse la possibilité au futur de les enrichir un jour de nouvelles images sur la même thématique et qui sait, de mener le projet plus loin.

« Find your clitoris », 2018
  • Toutes tes séries sont très esthétiques, avec une gamme de couleur propre, très travaillé, très précis. Comment tu te prépares à ce type de série comme celle sur le clitoris ?

Pour le cas de « Find Your Clitoris », tous les éléments visuels étaient importants pour construire cette sensualité érotique que je recherchais. Je suis restée dans des couleurs autour de la chair, des muqueuses, de la vulve et j’ai veillé à garder également un jeu de matières dans le stylisme, les natures mortes, le set design en écho avec le sexe féminin.

« Find your clitoris », 2018
  • Quelles sont les critiques que tu peux entendre ?

Le clip « Les Passantes » a été vivement critiqué par toutes sortes de personnes qui le trouvaient hors-propos, hors-sujet. J’assume avoir interprété le texte et la chanson, et j’ai conçu le clip plus comme une réponse à la chanson que comme une interprétation au pied de la lettre. Ça en a dérangé un certain nombre que la vidéo soit ouvertement féministe, (mais ça n’est pas étonnant!) pourtant elle ne fait de mal à personne.

  • Tu t’intéresses aux corps, aux corps des femmes, à la puberté, aux poils, aux jeunes, aux vieilles, au grosses et aux moins grosses, à la sexualité… J’en passe. Y a-t-il encore des sujets que tu n’as pas abordés ?

Evidemment, pleins de thèmes ! Tellement de sujets à explorer ! Sachant que j’ai beaucoup tourné autour du corps à proprement parlé comme premier lieu de vie, et dans une mouvance bodypositive, mais sans encore étendre le corps à un rapport politique (avortement). Je vous invite à découvrir l’artiste Laia Abril et son projet « A History of Misogyny – On Abortion ». Je pense qu’il y aura des sujets qui viendront avec le temps, par exemple la maternité que je considère comme une option et pas forcément comme la destinée des femmes, mais qui est un processus que je trouve fou de pousser dans un ventre… Mais cela ne se limite pas qu’aux humains.

A droite, Marta, 29 ans, Pologne. A gauche, image en coupe d’un avortement avec une aiguille, Laia Abril
  • Quel est ton rapport au féminisme ? Est-ce que tu te considères féministe ?

Je me dis féministe interesectionnelle même si je ne suis pas non plus une théoricienne en la matière ! Faut pas avoir peur d’être ou de se dire féministe car c’est simplement vouloir considérer et défendre les 50% de la population mondiale. Le féminisme étudie aussi les constructions sociales autour du genre de manière générale, c’est ainsi qu’il faut prendre conscience que les hommes aussi sont soumis à tout un tas d’injonctions comme être viril, cacher ses sentiments, être fort, la masculinité. Puis, je ne veux pas me cantonner qu’aux sujets du genre et du corps mais chercher d’autres thématiques humaines et sociologiques à mettre en images.

  • Tu donnes la parole à des personnes âgées quand elles sont très souvent oubliées. Toujours pour faire passer des messages forts comme celui de Claudette qui pose nue devant ton objectif et qui parle de la relation à son corps. Tu trouves qu’on ne donne pas assez la parole aux anciens ?
« Claudette », 2014

Il y a un vrai problème sociétal avec les personnages âgées et j’en ai mon expérience de part la particularité que j’ai d’avoir eu un papa très âgé. Je suis, du coup, directement en relation avec cette génération et je constate comme la fin de vie est un vrai problème de notre société. Les vieux sont mis en retrait, délaissés, solitaires, les maisons de retraite sont tristes à souhait. Beaucoup font un profit de dingue en soignant mal les gens, et en même temps dans notre société occidentale, on n’est plus forcément présents pour s’occuper de nos aînés quotidiennement et pour les accompagner jusqu’au bout car cela demande aussi une part de sacrifices. Les personnes âgées sont invisibilisées. Je voudrais montrer encore beaucoup de vie, de rêves, de joie dans cette fin de vie. Claudette a été un exemple fou pour moi, de voir l’aisance qu’elle avait, quand on se fait marteler de messages explicites ou implicites au quotidien comme quoi vieillir c’est le bad, qu’il faut pas voir les rides, etc… or le corps traverse le temps.

« Claudette », 2014

Je verrai quand je vieillirai comment je le prendrai ! Bien sûr qu’on devient diminué physiquement mais il faut espérer garder son esprit vif. C’est bien aussi de donner la parole aux anciens car il ne faut pas oublier le passé, l’histoire, ils sont les témoins d’une époque qu’on ne connaîtra jamais, qu’elle ait ses mauvais ou ses bons côtés. Savoir comment ils vivent dans le monde d’aujourd’hui etc. Il y aura toujours des vieux, même de plus en plus à en voir les statistiques ! Nous sommes les vieux de demain… il est plus que temps de remettre en question la gestion de la fin de vie, que cette tranche de la population soit plus soutenue par l’État.

  • Mère-Fille ? First loves ? Real boobs ? Projet de voyage aux îles féroé ? Tous ces projets fous qu’on peut un peu découvrir sur instagram, où peut-on les trouver ? N’aurais-tu pas pour projet de faire un livre ou une expo ?

On peut les trouver en intégralité sur mon site internet http://charlotteabramow.com où j’y recense tous mes projets. « First Loves » est en cours, et « They Love Trampoline » devrait sortir cet été! Ces derniers mois, je me suis consacrée à un projet précis, le « Projet Maurice ». J’aime l’idée de me consacrer un à un à des projets sur différentes thématiques, je verrai avec le temps comment je présente l’ensemble. Le temps permet d’avoir du recul sur les interprétations et la force de certaines images et aussi sur le discours.

Le projet Maurice soulève littéralement les foules sur ton compte. Tu as réussi à faire de ton Papa une petite star. Parle nous un peu de ce projet.

Difficile de parler peu de ce projet ! Disons, dans les grandes lignes, que mon père, Maurice, avait 86 ans, et qu’il a traversé en 2011, un cancer et un coma où il a bien failli y rester. Il s’est reveillé après 1 mois et demi de coma dans un état désastreux, les médecins n’étaient pas optimistes, et pourtant, avec le temps, des soins et de l’amour, il a su petit à petit se remettre sur pied malgré les séquelles neurologiques du coma encore présentes aujourd’hui. J’ai voulu faire un projet sur sa reconstruction et sa « renaissance » pour changer ce traumatisme en création, et apporter un regard plein d’espoir sur la thématique initialement angoissante de la maladie. C’est un projet qui s’articule en deux parties : une partie documentaire, retraçant le quotidien de Maurice de 2011 à 2018. Et une partie mise en scène, créative, qui s’illustre à la manière d’un conte métaphorique avec des décors, des costumes,… J’ai pu financer ce projet grâce à Kickstarter en novembre 2016 où 777 personnes ont permis la récolte de 29 000€ ! Je les remercie encore car c’est grâce à eux si le projet peut exister. Une exposition est en cours d’élaboration mais il reste encore pleins de choses à résoudre et je n’ai pas encore de date. Le livre « MAURICE – Tristesse et Rigolade »  est sorti cet automne, édité par Fisheye.


Pour se procurer le livre 👉 shop.charlotteabramow.com/product/maurice-tristesse-et-rigolade