Donner des noms de femmes aux artères de notre pays a pris du temps. A Paris, selon l’outil Checknews du journal Libération, 173 rues sur 6449 sont baptisées d’un nom féminin, soit un peu moins de 3% des artères. Et si l’en vaquant sur les internets on découvre des exceptions, la commune de La Ville-aux-Dames (Indre-et-Loire) par exemple où l’ensemble des voies célèbre les femmes de notre histoire, elles ne semblent être là que pour confirmer la règle : En France, la rue appartient toujours aux hommes.

La chanson enfantine – 1898

Ce phénomène a de multiples facteurs. Les décideurs publics ont longtemps été exclusivement des hommes. Ils ont rendu hommage à leur caste sans se poser de questions. Par ailleurs, si l’on s’attarde sur le récit national, on constate avec aisance que les dames et demoiselles n’ont pas la part belle. Il a fallu attendre un temps presque présent pour que le sujet soit enfin mis sur la table. La loi sur la parité et à sa suite la prise de conscience des hommes et femmes politiques, la résurgence de la voix féministe ont accompagné ce nécessaire mouvement. Ainsi, Paris, pour ne citer qu’elle tente de rattraper son retard : sa commission de dénomination assume baptiser aujourd’hui 75% des voies d’un nom de femme.

Demeure néanmoins une iniquité qui serait en passe d’être comblée : quid des couples de femmes ? Car le Deuxième sexe est aussi arrivé dans nos rues par le biais de célèbres aventures amoureuses. Ce geste a notamment permis à Simone de Beauvoir de triompher à Saint-Germain-des-Prés aux côtés de Sartre, et offrira bientôt à France Gall une promenade éternelle au bras de Michel Berger dans une allée du parc Monceau. Quelques autres exemples existent, mais il a fallu attendre le Conseil de Paris de mars 2018, pour que les communistes proposent de baptiser un lieu parisien et pourquoi pas une rue en hommage à Louise-Catherine Breslau et Madeleine Zillhardt.

La toilette – 1898

Couple de femmes, couple d’artistes, longtemps oubliées, elles laissent pourtant en héritage des œuvres et de belles histoires. Marie-Louise Catherine Breslau, née à Munich en 1856 choisit tôt la peinture. Elle la pratique en artiste, non en bourgeoise, ayant besoin de gagner sa vie. En 1876 elle intègre l’Académie Julian qui ouvre depuis peu de temps ses portes aux femmes. Son truc à elle, ce sont les portraits exécutés au pastel. Bientôt les commandes affluent et Marie-Louise devient la deuxième femme de l’histoire, après Rosa Bonheur, à recevoir une médaille d’or au Salon. Mais elle entre dans le cénacle prisé des faiseurs d’art lorsque la Ville de Paris acquière une de ses toiles. Pour la première fois, la capitale paie une artiste-femme.

Contre jour – Louise Breslau (en tablier blanc) et Madeleine Zillhardt – 1888

En 1884, elle rencontre celle qui deviendra son modèle, sa muse, son amour : Madeleine Zillhardt. Celle-ci lui demande un portrait, l’entente est sincère, les sensations fortes et en 1902 elles s’installent à Neuilly-sur-Seine, dans une demeure à leur image, un atelier foisonnant. Pour elles ce début de XXème siècle a le goût de la folie douce. Madeleine trône au cœur des toiles de Louise-Catherine. L’artiste sublimant de son trait la sincérité de leur liaison.

Breslau perd en notoriété par la force du temps et des modes. À la fin de sa vie, en 1927, Madeleine est toujours à ses côtés. Cette histoire d’amour qui a changé sa vie, la veuve du peintre souhaite la faire traverser les siècles. Alors, alors qu’elle revend un dessin et réalise une formidable plus-value, la muse, femme de lettre et décoratrice, commande à son ami le Corbusier la réhabilitation d’un chaland arrimé sur la Seine. De cette péniche elle veut faire un « asile flottant » destiné aux « sans-adresse, sans repos, sans-taudis ». Elle investit son gain dans ce projet et ne donne qu’une condition : en proue du bateau, on apposera le nom de Louise-Catherine. L’ouvrage est réalisé et l’Armée du Salut prend en gestion l’œuvre. Enfin, avant de s’éteindre à son tour, Madeleine rédige un ouvrage hommage à la femme de a vie : « Louise Breslau et ses amis » aux Éditions des Portiques et fait don d’une grande partie des productions de sa femme au Musée des Beaux-Arts de Dijon. Sa manière d’assurer la postérité d’une artiste qu’elle a admiré, d’une femme qu’elle a aimé.

Sous l’effet de la crue de la Seine la péniche a cet hiver pris l’eau et coulé l’espace d’un petit moment. Le nom du Corbusier a mis la lumière sur ce patrimoine inestimable et sorti de l’oublie Louise-Catherine et Madeleine. Pour le meilleur, puisque ensemble, elles indiqueront bientôt la voie à toutes celles et ceux qui souhaitent, comme elles, vivre leur vie à leur guise.


par Marianne Ferrand