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« Sexe sans consentement » entretien avec Delphine Dhilly

« Sexe sans consentement » c’est le titre du documentaire de 52 minutes diffusé ce soir dans Infrarouge sur France 2. Il aborde le sujet de cette fameuse zone grise qui fait tant couler d’encre en ce moment. Où l’on apprend que c’est avant tout une notion qui parle aux femmes. Combien sont celles qui ont eu des rapports sexuels sans en avoir envie ? Combien sont celles qui ont dit non, ou qui n’ont pas osé dire non ? Est-ce consentir ? Où commence et où s’arrête le viol ? Cette zone grise qui fait hocher la tête de nombreuses femmes et qui effraie plus d’un homme, c’est le sujet de ce documentaire hors pair, qui nous a beaucoup ému. Cette initiative a été portée à l’écran grâce à la journaliste Blandine Grosjean et la réalisatrice Delphine Dhilly. Et leur film fait du bruit. Elles courent les interviews car le documentaire soulève une vraie interrogation qui a toute sa place dans cette ère de mouvement #metoo. Entretien avec Delphine Dhilly.

Point de Vulve : Bonjour Delphine Dhilly. Tout d’abord, qui êtes-vous ? Quel est votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?

Je suis contente que vous me posiez la question ! A la base, je voulais être critique de cinéma. Mais j’ai eu un formidable prof de philo qui m’a dit qu’il fallait d’abord que j’apprenne à écrire et il avait raison. Alors, au départ j’ai fait des études de lettres et de théorie du cinéma, en France et aux Etats-Unis. J’ai passé beaucoup de temps à faire des études, environ huit ans, j’ai fait une prépa, j’ai vécu Afrique du Sud, à New York… Mes premiers films documentaires je les ai faits là-bas.

Je me suis rendue compte il n’y a pas si longtemps que mes premiers films étaient autour du choix. Mon premier film abordait celui des gens qui restent dans le village dans lequel ils ont grandi. J’ai grandi dans un village de 300 habitants… Ensuite j’ai fait un film sur les femmes de soldats américains qui étaient partis en Irak. C’était mon premier 52 minutes entre la France et les États-Unis. Ensuite, j’ai fait un autre film sur les garçons et les filles qui s’appelle les Lovers. Je donnais des cours d’anglais dans un collège à Villetaneuse, c’était des cours d’anglais où on faisait beaucoup d’impro, d’ateliers, de jeux, de théâtre et on en a fait un film qui interroge les rôles féminins-masculins dans une proche banlieue parisienne, des jeunes gens de 20 ans qui sont pas amoureux mais qui essayent de communiquer.

Ensuite, j’ai fait de la radio avec Les pieds sur terre, dans lequel j’aborde beaucoup de sujets comme la maternité. C’était mon approche du féminisme. J’ai beaucoup parlé malgré moi des garçons et des filles mais je l’ai jamais vraiment pensé.

Comment est née l’idée d’un tel documentaire ? Comment avez-vous rencontré Blondine Grosjean ? Comment vous a-t-elle proposé de travailler sur ce sujet ?

On a commencé à l’écrire en 2015. Elle m’a trouvé parce qu’un ami commun lui a dit de regarder Les Lovers justement. Blandine avait écrit un long papier sur son sujet et un article sur Le Monde. Elle cherchait quelqu’un pour le réaliser et l’écrire avec elle mais elle avait déjà toute la problématique. C’est avec les notions, les grandes lignes de cet article qu’elle est venue me voir. J’ai décidé de faire ce film parce que dans mon histoire il y avait des choses comme ça. Je comprenais complètement de quoi elle parlait. Même si pour moi il n’y avait pas eu de violence ou quoi. Je n’avais pas réussi à dire non. Comme dans l’article d’Esther Freud, dont elle parle et dans lequel je me suis retrouvée. Je connaissais la dynamique en jeu, mais c’était quelque chose d’intime. Je n’y avais jamais vraiment repensé dans le cadre de mon histoire personnelle. Donc je me suis dit « wow. » Je voulais raconter ça, notre société et les rapports homme-femme. C’était génial parce qu’il y avait beaucoup à raconter et en même temps, on ne voulait pas rentrer dans le pathos, on voulait le faire de manière pédagogique et subtile. C’était un gros challenge.

Comment avez-vous travaillé ? Trouvé les personnes qui témoignent, a-t-il fallu être convainquant pour qu’elles soient face caméra, non floutées ? Pour qu’elles arrivent à raconter un événement aussi tabou, voire traumatisant.

Très vite, on a su qu’on voulait que les filles soient à visage découvert, pour que les spectateurs s’identifient, s’attachent, qu’il y ait une force. C’était assez intéressant d’ailleurs car une femme qui devait participer au film s’est finalement rétractée et on s’est demandé si on la mettait ou pas, de dos ou floutée mais ça aurait cassé le film.

Pour trouver ces jeunes femmes-là, on a fait un immense appel à témoin, dans les associations féministes, étudiantes, Mademoizelle.com a fait un relai également. Même dans nos cercles d’amis aussi. A l’époque on pensait que les filles de tous les âges allaient témoigner. On se disait que ce serait super d’avoir des filles de différents âges pour comparer les époques. On s’attendait à recevoir des filles de mon âge, de 35-40 ans et… pas du tout. Ce qui raconte aussi quelque chose de notre époque. Ce sont les jeunes femmes qui disent qu’elles en ont marre. Et de voir que c’était cette jeune génération-là qui avait cette envie, ce courage de parler, de raconter ces choses intimes et de l’analyser avec moi pour la télévision publique, c’était bluffant.

Avez-vous eu du mal à le vendre aux chaînes ? Quelles sont les critiques que vous avez pu entendre ?

Le film est fini depuis mars 2017, depuis un an. On essayait de trouver le bon créneau et c’est France 2 qui a ‘pris’ le docu, en mars 2016. D’ailleurs, c’est un garçon qui a voulu faire le film, Alexandre Marionnaud. C’est un mec qui a une petite trentaine d’années qui s’est battu pour que le film se fasse.

On n’a pas reçu de critique mais plutôt des incompréhensions. On a passé beaucoup de temps à expliquer de quoi on parlait. Quand on pitchait le projet, il fallait vraiment que les gens comprennent de quoi on parle. Même dire à quelqu’un « on fait un film sur des expériences sexuelles, des agressions sexuelles où les filles n’ont pas consenti mais ont cédé… » Euh. Comment ça ? Mais c’est un viol ? Oui c’est un viol, y’a pas de consentement mais le problème c’est… Y’avait tellement de choses à expliquer, y’a tellement pas de mots sur cette expérience là. A part les jeunes femmes, ou les femmes plus âgées qui quand on leur racontait ça disaient « oui oui je vois très bien de quoi tu parles ». Les gens parfois pensaient qu’on parlait de « mauvais sexe ». C’est pas un film sur l’amour, c’est pas un film sur le viol conjugal. On parle du moment quand tu découvres la sexualité, quand tu commences la sexualité, à vivre des expériences sexuelles avec des garçons, nous on a choisi l’angle hétérosexuel, il fallait comprendre ce petit truc. De quoi on parlait. D’ailleurs je me rappelle que la première question du dossier c’était :  » de quoi parle-t-on ?  » parce que c’était pas évident.

En terme de critique, il y avait parfois des hommes qui disaient « mais de quoi tu parles ? », et ce qu’on entendait souvent c’était « mais pourquoi les filles à ce moment là elles ne partent-pas ? » La question du film et la ligne du film, commune à toutes ces filles c’est en effet pourquoi elles ne partent pas. Voilà, on va vous expliquer pourquoi.

On a l’impression que les filles et les garçons ne se comprennent pas du tout !

Je sais pas si vous avez écouté Les couilles sur la table, je disais à Victoire ‘il y a un fantasme d’égalité’. Les garçons croient que les filles sont comme eux, égales, et du coup ils voient pas le problème. C’est ça qui est intéressant. C’est ce qu’on entend « roh c’est bons les féministes, qu’est-ce qu’elles nous veulent encore ? mais les filles vous avez tous les droits maintenant ». C’est pas une conversation de comptoir. Il y a plein de garçons, et même de garçons bien élevés comme on le voit dans le film qui ne voient pas le problème. Je comprends pas pourquoi. C’était ça aussi qu’on voulait montrer. Ces garçons c’est pas des connards. Ils ne comprennent pas que c’est compliqué pour une fille de dire non, ils ne voient pas pourquoi une fille arrive pas à se barrer en plein milieu, parce qu’elle ose pas, parce qu’elle a peur, parce qu’elle se dit que c’est une salope, pour plein de raisons. L’idée c’était de décortiquer ce moment là quoi.

Pourquoi avez-vous choisi de ne pas mettre de voix off ?

Le but c’était un récit collectif. On s’est posé la question. Déjà y’a deux sortes de voix off, soit c’est très personnel et dans ce cas la voix off fait partie de la narration et est justifiée. Là ça aurait été en trop dans le sens où pour moi, c’était pas une thèse en plus ce film c’était comment justement les filles peuvent analyser très très bien et très justement leur parcours, leur compréhension, qui peut ressembler à la mienne d’ailleurs. Cette analyse-là, on trouvait ça plus fort que ce soit la voix des jeunes femmes. Moi ma voix est à travers le montage aussi. On avait pas besoin de voix off parce que les filles s’expriment bien mieux que moi, elles ont leurs mots à elles – c’est pour ça que j’adore le documentaire d’ailleurs – ce que disent les filles, un scénariste faut qu’il travaille beaucoup pour trouver ces images-là. Les images des filles sont parfois belles, poignantes et simples. Le but c’était d’avoir des filles normales mais géniales en même temps.

Moi j’ai un petit garçon de 7 ans donc je suis un peu à fond dans la prévention, mais je pense que c’est un outil ce film. De discussion, de conversation. Après il faut trouver un contexte, réfléchir à la manière, il faut pas le balancer comme hein. Il faut penser un dispositif autour.

Dans le documentaire, une des intervenantes, dit qu’on est pas une génération à la rue, qu’on a eu à l’école des cours éducation sexuelle, que la capote, les MST on connaît mais que personne ne nous a jamais parlé de cette zone grise.

L’idée c’était de dire qu’il y a un endroit de discussion d’éducation c’est le désir. Au-delà même de la notion du consentement qui est compliquée, qui dispose et propose, l’égalité du désir et l’affirmation du désir et la connaissance du désir. Pour les femmes, en particulier, c’est un truc dont on parle pas. Mes parents étaient super ouverts par exemple, malgré eux c’est un tabou, malgré eux on parle de protection, grossesse, de MST. On parle aussi – c’est intéressant c’est pas dans le film je suis en train de regretter, avec Blandine on se dit merde ça aurait du être dedans. Souvent les filles on leur disait, la première fois que tu fais l’amour ou quand tu fais l’amour « faut que tu sois amoureuse » c’est à dire qu’il y a cette notion d’amour qui est liée aux premières fois pour les filles et qui est lié au sexe du coup tout le temps comme si c’était automatique, comme si l’amour protégeait des mauvaises expériences. Du coup ça implique que ça empêche aux jeunes filles, aux jeunes femmes, de s’approprier leur désir et de comprendre, de vivre dans leur corps quoi. Je pense même qu’il y a un truc à faire chez les petits, de déconstruction alors c’est aux parents de le faire je suis d’accord mais je pense aussi dans les cours de récré. C’est pas parce que t’es un garçon que t’as pas le droit de pleurer et d’être sensible, et c’est pas parce que t’es une fille que t’as pas le droit de jouer à tel sport. Ça passe déjà par du rabâchage comme ça – ce que font déjà certaines copines. J’ai une copine instit qui n’arrête pas de dire « Je n’arrête pas de dire aux enfants et en particulier aux garçons qu’ils ont le droit d’exprimer des émotions, exprime, dis-moi ce que tu ressens. » Ça passe par ça. Les garçons vivent dans leurs codes, j’ai l’impression. Nous on nous apprend à être polie mais on apprend pas aux garçons à exprimer leurs émotions donc oui ils savent peut être exprimer leur désir mais ils savent peut être pas exprimer ce qu’ils ressentent réellement de quoi ils ont vraiment envie. C’est ce que dit très bien Marie Darrieussecq ça devrait être une zone de liberté ça devrait être un truc qui se décide à deux, même quand c’est des histoires d’un soir ou de week-end. C’est pas que un truc qui est pour les couples à long terme.

Quels ont été les retours sur le film ?

J’ai eu des retours mais j’ai pas regardé tous les commentaires mais quand on a fait le film je l’ai montré à mes proches et à France 2 ce que j’ai beaucoup entendu c’est des garçons qui disaient que ça les avait fait réfléchir. C’est déjà un bon point ! Mais souvent ils sont un peu retournés. J’ai même des copains qui m’ont dis que parfois ils ont fais l’amour quand ils avaient pas envie donc voilà ça parle aussi de ça : qu’est-ce qu’on fait sans en avoir envie ? Le film parle de ça, du désir. La communication et le désir.

J’ai des réactions parfois très dures par rapport aux garçons en disant ils sont un peu naïfs ou un peu bêtes et souvent c’est intéressant car il y a une forme de rejet. C’est des choses, à force, ils vont y repenser. Les réactions sont pas les mêmes. Ça créé la conversation et c’est le principal. On m’a beaucoup dit aussi que ça méritait un deuxième opus pour les garçons ! C’est un film qui appelle à une discussion à l’inverse. Je sens qu’on vient de commencer le questionnement enfait. Sur la virilité, sur les codes, ça demande un autre travail.

Quels sont vos projets ?

J’ai un autre projet autour des rapports garçons-filles dont je ne peux malheureusement pas encore trop parler. J’écris un film, je suis co-auteur avec Mélanie Brun sur les jeunes filles de 12-13 ans et sur leur rapport, comment elles se construisent aujourd’hui. J’ai la chance de pouvoir travailler pour Les pieds sur terre aussi, avec un format plus court. C’est formidable de travailler à la radio avec un thème. C’est une autre approche une autre richesse.


Sexe sans consentement de Delphine Dhilly, est à revoir en intégralité sur Youtube 

1 Comment
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    8 juin 2018 8 h 52 min

    C’est notre Etoile de la série étrangère 2017. http://1photolife.ru/go/url=http://pius-abi-de.keymachine.de/index.php?a%5B%5D=%3Ca+href%3Dhttp://www.newsseries.fr/checkout/%3Eles+meilleures+s%C3%A9ries+tv%3C/a%3E

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